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Rencontre avec Nicolas Franchet, consultant en stratégie à San Francisco

 

 

"Je me pose encore la question aujourd'hui : peut-on comprendre les enjeux des cours de management lorsqu'on a vingt ans ?"

Nicolas Franchet est un diplômé de l'ESCP-EAP expatrié en Californie. Après un accord d'échange à Stanford, quelques années chez Arthur Andersen, puis un MBA à Berkeley, il rentre à Marks&Co, entreprise française de conseil en stratégie. Depuis 5 ans, il vit à San Francisco et s'y plaît. Il a vu se gonfler la bulle de la Nouvelle Economie, et il l'a vu exploser. Il a vécu le 11 septembre et la vague des procès pour corruption. Mais pour lui, il n'est pas question de partir.

Comment est la vie à San Francisco ?
NF :
San Francisco me fait penser à une ville du Far West ! La plupart des gens qu'on y rencontre sont des immigrés de première génération venus faire fortune, comme à l'époque de la " ruée vers l'or " ; les cafés et les boîtes de nuit sont les saloons du XXIème siècle. Les gens n'ont pas peur du changement, le changement fait partie de leur vie. La vie y est très dure pour les immigrés car la grande majorité des visas sont des visas de travail. Sans citoyenneté américaine, tu as trente jours pour faire tes bagages. Cette impression de " ruée vers l'or " s'est renforcée à partir de 1995 avec Internet et la Nouvelle Economie, dont l'effondrement a encore compliqué la situation. Car San Francisco, c'est la Sillicon Valley : tout repose sur la technologie, et l'économie de la ville est sensible aux moindres fluctuations du marché technologique. En particulier, de nombreux Indiens qui ont été embauchés en masse au début des années 90 comme ouvriers très qualifiés (" skill labor ") et qui sont venus avec leur famille avec leur seul visa de travail, ont dû repartir.

La situation a donc réellement changé avec la crise de 1999 ?
NF :
A San Francisco, elle s'est même inversée. Avant, les entreprises faisaient tout pour retenir leurs employés : après-midis " fun ", voyages avec les familles… Les diplômés MBA de Berkeley et de Stanford sortaient avec 4 ou 5 offres d'emplois et finissaient par créer leur start-up. 100 % avaient un emploi, pour seulement 60 % aujourd'hui. Merrill Lynch paie les étudiants qu'ils avaient pré-embauchés pour qu'ils ne viennent pas travailler chez eux ! Les autres grandes villes américaines, comme New-York ou Chicago n'ont pas été autant touchées, car elles ne dépendent pas autant de la haute technologie. Même Los Angeles peut se reposer sur les loisirs et le cinéma. Et puis il y a plus de 10 millions d'habitants à Los Angeles, tandis que San Francisco en a à peine un. Les petites villes de la région comme San Diego sont des villes-champignons qui se remplissent au gré des conjonctures économiques. La population de San Diego a peut-être doublé ces dix dernières années. Le problème, c'est que les gens venus vivre à San Francisco ne sont pas venus que pour le travail, mais également pour le soleil ! Ils ne peuvent pas se décider à partir, même quand ils n'ont plus d'emploi !

Le monde du conseil est-il touché par la série de scandales qui sont jugés en ce moment ?
NF :
Oui, mais pas seulement : c'est tout l'ordre établi qui est ébranlé. Les scandales ont provoqué une énorme perte de confiance des investisseurs. Or, tout le système capitaliste repose sur la confiance. Les auditeurs sont la clé du système, car c'est d'eux que dépend la confiance des consommateurs en général. Ce qui est nouveau avec Enron, c'est que la personne morale a été éjectée du marché à cause d'une faute commise par une personne physique. La responsabilité criminelle de la personne morale est un débat qui n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est la condamnation par le marché. Aujourd'hui, toutes les entreprises ont peur, car le moindre scandale peut remettre en cause leur existence. Les CEO (Chief Executive Officer) engagent leur responsabilité pour redonner confiance aux investisseurs… Dans le cas d'Enron, je ne crois pas qu'il y ait eu une complaisance imbécile de tous les dirigeants, je ne crois pas au " Tous pourris ". Pour moi, c'est simplement un montage frauduleux du CEO en tant que personne physique. Et la fraude a toujours existé, elle existera toujours…

Quelles sont les difficultés actuelles auxquelles sont confrontées les entreprises de conseil ?
NF :
Principalement, le fait que les clients sont de plus en plus intelligents ! Le conseil a inventé beaucoup de méthodes statiques que nos clients connaissent. Les cinq forces de Porter sont un exemple de méthode d'analyse offerte au public. En outre, en raison de ce grand nombre de techniques, il est de plus en plus difficile de créer de la valeur. Enfin, si Internet n'a pas révolutionné l'économie comme on l'a d'abord cru, il a quand même changé la donne : une grande partie de mon métier consistait avant à rechercher les informations. Avec Internet c'est le problème inverse qui se pose : nous devons gérer et classer un trop grand nombre d'informations !

Ton expérience te permet-elle de comparer l'enseignement du management aux Etats-Unis et en France ?
NF :
Oui et non. Oui, car mes cours à l'ESCP et à Berkeley avaient les mêmes intitulés. Non, car je n'avais pas, à l'ESCP, d'expérience professionnelle. Je me pose encore la question aujourd'hui : peut-on comprendre les enjeux des cours de management lorsqu'on a vingt ans ? Lorsque je suis arrivé chez Arthur Andersen, j'ai tout réappris. Et en six mois, les ingénieurs qui travaillaient avec moi en savaient autant sinon plus que moi ! En réalité, je pense que les grandes écoles françaises ne sont qu'un système de sélection : la sélection de ceux qui n'aiment ni les mathématiques ni la physique mais qui sont intelligents. Je pense aussi que le système de classes préparatoires va s'écrouler, car il n'a pas sa place en Europe. D'ailleurs, la multiplication des admissions parallèles va dans ce sens. Aujourd'hui, il faut être fou pour faire une prépa !
Mais pour revenir à la comparaison, je pense que Berkeley fait la différence : la formation américaine en management bénéficie des principes de l'université en général : accessibilité des professeurs, responsabilisation des étudiants et participation à l'enseignement (chaque cours comporte une partie animée par un étudiant en Master ou en PhD qui décode, et qui joue le rôle de tuteur). A Berkeley plus spécifiquement, il y a également la qualité des professeurs, du moins en économie : tous ont un doctorat, et cela fait deux années de suite que les professeurs de Berkeley obtiennent le Prix Nobel d'économie. Enfin, à Berkeley, nous faisons énormément de micro-économie, ce qui me sert tous les jours dans mon métier. Pourquoi n'en fait-on pas à l'ESCP ?

Existe-t-il une différence fondamentale entre Berkeley et Stanford ?
NF :
Nous sommes dans un monde de différences marginales, il y a de moins en moins de différences fondamentales. Mais cette différence existe : le budget annuel de Stanford est de 1 milliard de dollars par an, alors qu'il est de 500 millions pour Berkeley… avec deux fois plus d'étudiants. Or le nombre de dollars par étudiants est un critère décisif pour la qualité de l'enseignement. C'est la raison pour laquelle les universités publiques elles-mêmes sont en grande partie financées par le privé. (NDLR : UCLA, université publique, est financée à 30 % par les frais de scolarités, 30 % par des fonds privés et seulement 30 % par l'Etat de Californie.) En conséquence, la vie à Berkeley est moins confortable : il y a 70 étudiants par classe en moyenne pour 30 seulement à Stanford. On y mène une vie " à la dure " qui a évidemment une conséquence sur le type d'étudiants qu'on y rencontre, plutôt démocrates que républicains.

Comment se passe la sélection dans les universités américaines ?
NF :
L'admission se fait sur dossier, ce qui en réalité n'est pas très différent d'un concours, ce que les grandes écoles françaises sont en train de comprendre. Leurs examens sont standardisés au niveau national. La sélectivité des universités se fait sur le contenu extrascolaire du dossier : sport, associations politiques, prises de responsabilité, participation au journal de l'école… Il s'agit de créer des profils. Mais la concurrence à l'entrée des universités américaines est de plus en plus forte. En 1992, la probabilité d'entrée à Stanford était de 22 %, et aujourd'hui de 13 %. Un journaliste du New-York Times a fait l'expérience de se représenter vingt ans plus tard à l'Université de Browne avec exactement le même dossier : il a été recalé ! La grande mode en ce moment est de mettre en place des dynasties : toutes choses égales par ailleurs, un étudiant dont les parents ont été à Stanford sera admis plus facilement. L'idée est évidemment de créer une famille soudée avec l'université pour favoriser les dons privés.
Le système américain, pour moi, est le meilleur du monde. Mais il est important d'être admis dans une bonne université. Les entreprises n'attachent pas d'importance à ton diplôme mais au nom de ton université. En France, c'est depuis 70 ans la course au diplôme. Il faut aujourd'hui au moins un DESS. On étudie beaucoup pour obtenir un emploi, puis on arrête d'étudier. Aux Etats-Unis, c'est le système de la seconde chance, de l'éducation continue. On étudie, puis on travaille, puis on retourne à l'école vers 30 ans, on trouve un nouvel emploi, etc…



©Un Monde à penser 2002

 

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