Rencontre
avec Patricia
Roux, franco-argentine vivant à Buenos Aires
"
L'Argentin moyen n'a aucune mémoire "
Patricia Roux est franco-argentine, elle a trente
ans, elle vit et travaille à Buenos-Aires depuis
1996 après avoir passé cinq années
à Paris. Consternée par la situation de
l'Argentine à laquelle elle ne voit " pas
d'issue ", elle n'envisage pas cependant de quitter
son pays natal, le seul endroit pour l'instant où
elle pense pouvoir élever Julie et Clara, ses
deux petites filles de 6 et 3 ans.
Pourquoi es-tu partie pour Paris et pourquoi être
finalement retournée en Argentine ?
Je suis partie pour Paris juste après mon bac
car je ne savais pas vraiment dans quelles études
me lancer. J'ai eu la chance de trouver là bas
un travail dans une entreprise dirigée par un
Argentin où j'ai fini par me faire une place.
J'ai été heureuse à Paris et même
très entourée, pourtant, j'avais du mal
à y envisager mon avenir, j'ai donc choisi ce
qui était alors pour moi une solution de facilité
: je suis retournée en Argentine. Je suis aujourd'hui
responsable des exportations d'agrumes pour une filiale
de la société pour laquelle je travaillais
à Paris.
Ressens-tu quotidiennement la crise dans ton travail
?
Je n'ai pas été touchée directement
dans mon travail puisque les exportations continuent
de se faire en dollars. En revanche, j'ai ressenti comme
tout le monde l'impact général de la crise
: toute l'économie du pays est bouleversée,
les crédits n'existent plus, il faut se réadapter
sans cesse à de nouveaux fonctionnements et s'attendre
au pire
tous les jours. Beaucoup de gens sont partis
ou en train de partir.
Envisages-tu toi aussi de " quitter le navire
" ?
Non, à dire vrai, je pense que ce n'est pas
une solution car s'il est facile de partir, il n'est
pas si facile de refaire sa vie quelque part, surtout
lorsqu'on a une famille, ce qui est mon cas : j'ai deux
petites filles. En Argentine, il règne une culture
familiale qu'on ne retrouve nulle part : beaucoup de
choses sont envisagées et prévues en fonction
des enfants. La plupart des espaces intérieurs
sont d'ailleurs aménagés pour les enfants
: il y a même des chaises de bébé
dans la plupart des restaurants. On n'imagine pas ça
en France. Je peux aujourd'hui, ici, apporter à
mes filles un confort qu'elles ne retrouveraient pas
ailleurs
et leur transmettre ma double culture
: elles parlent couramment espagnol et français.
Julie est inscrite au lycée français où
elle suit un double programme : toutes les matières
sont enseignées en français et en argentin.
Quoi qu'il en soit, je continue à me sentir bien
ici. Mais je ne suis absolument pas représentative
Patricia à gauche, sa fille
Clara à droite
                 
       
Quelles sont les principales manifestations de la
crise ?
L'une des plus graves concerne la jeunesse: ceux qui
étudient aujourd'hui ne voient pas de débouchés.
Le pays est dans une situation dramatique car les argentins
ne savent rien faire d'eux mêmes ; il n'y a plus
aucune industrie en Argentine ; Menem est parvenu à
désintégrer toutes les industries locales.
Lorsque le pesos valait un dollar, il était moins
cher d'importer que de fabriquer sur place. Les usines
ont alors fermé peu à peu : beaucoup de
gens ont perdu leur emploi à l'époque.
La gravité de la situation ne date donc pas d'hier
et
elle devrait encore s'empirer ces prochaines années
: le décalage technologique va se creuser de
plus en plus.
Y a t-il des issues possibles ?
Je ne vois aucune issue à court ou à
moyen terme. Les politiciens sont corrompus jusqu'à
la moelle : les gens honnêtes et avisés
qui pourraient reprendre en main la gestion du pays
ne veulent ni ne peuvent se mêler de politique
: il leur faudrait pour cela jouer le jeu de la corruption.
L'Argentin moyen n'a pas plus de mémoire que
de recul : Menem va probablement gagner les prochaines
élections alors qu'il est principalement responsable
du drame que vit l'Argentine. Mais sous Menem, les gens
vivaient mieux, la classe populaire ne mourait pas de
faim. Aujourd'hui, beaucoup de gens ne sont plus en
mesure de réfléchir.
En règle générale, les Argentins
sont très consommateurs et obsédés
par leur confort personnel : la classe moyenne faisait
l'année dernière encore ses courses à
Miami.
L'Argentine a pourtant de nombreux atouts.
Bien sûr, l'Argentine a des richesses naturelles
importantes et des richesses culturelles, aussi.
On dit partout que les argentins n'ont pas d'identité
et c'est vrai, leurs origines, souvent européennes,
sont très variées. Mais finalement, cette
absence d'identité rapproche les gens et finit
par créer une sorte d'unité. De nombreux
talents naissent de cette diversité culturelle.
Malheureusement, les " talents " aussi s'en
vont.
Les Argentins s'organisent-ils pour lutter contre
la crise ?
Oui, de différentes façons. Des mini-cellules
d'entraides se sont créées dans certains
quartiers, les foires du troc récemment organisées
ont eu un grand succès. Certains privilégiés
choisissent à l'inverse de s'enfermer dans des
" bulles " : des country clubs blindés
dont ils ne sortent pas. Ces quartiers privés
étaient auparavant occupés le week end,
ils sont aujourd'hui habités en permanence.
L'Eglise quant à elle ne s'implique pas vraiment
alors qu'elle a un pouvoir historique énorme
: le président des Argentins doit absolument
être catholique, apostolique, romain. Menem a
lui-même été obligé de se
convertir.

Patricia et sa fille Julie
©Un Monde à
penser 2002
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