L'université
Torcuato di Tella
J'ai effectué tout le premier semestre
de mon année d'échange à
l'université privée Torcuato di
Tella. C'est une petite université très
reconnue à Buenos Aires, qui ressemble
en fait plus à nos grandes écoles
qu'à une fac française. En effet,
elle sélectionne ses étudiants à
l'entrée et même tout au long de
leur scolarité, ce sont des classes le
plus souvent à effectifs assez réduits,
ce qui permet un contact facile et rapide avec
les Argentins, et les professeurs sont d'un bon
niveau, certains ont même enseigné
à Sciences-Po en échange.
Son fonctionnement est calqué sur le modèle
américain (système de crédits,
semestrialisation des cours, etc.) et les infrastructures
sont assez luxueuses : bon chauffage en hiver
/ ventilation en été, moquette dans
les salles de classe, marbre dans les toilettes,
uvres d'art tous les 2 mètres dans
les couloirs, bonne salle d'informatique
Cela étant dit, les étudiants de
Sciences-Po sont connus là-bas pour n'avoir
aucune difficulté à briller lors
des partiels, car si les Argentins sont assez
vifs en cours, ils n'ont pas nos méthodes
de travail et s'y prennent toujours au dernier
moment
De plus, les professeurs sont très ouverts
aux étudiants étrangers, ils nous
vouent même une certaine admiration, et
c'est donc très improbable de ne pas avoir
la moyenne à un examen.
Cours suivis :
- Topicos contemporáneos de la política
latino americana : par Salvador Torcuato di
Tella. Thèmes abordés très
intéressants, il s'agit essentiellement
d'une histoire comparée de l'évolution
politique de plusieurs pays d'Amérique
du Sud au XXe siècle.
Cependant, le cours n'est absolument pas structuré
(seulement les tout premiers cours), et le professeur
fait régulièrement des réflexions
un peu extrémistes, voire racistes
- Política y comunicación
: par Perezotti. Cours qui consiste essentiellement
en l'analyse de textes sur le sujet. Les textes
sont très bien choisis, très intéressants,
malheureusement l'analyse tourne vite à
la paraphrase, et il devient alors un peu ennuyeux
d'aller en cours pour écouter ce que l'on
vient de lire
- Teorías de las relaciones internacionales
: par Roberto Russell. Très bon professeur,
très reconnu en Argentine, il a commenté
les évènements du 11 septembre à
la télévision, etc. Il mène
tout au long des cours une réflexion vraiment
passionnante, cela demande un peu de travail (essentiellement
des textes à lire) pour pouvoir suivre
correctement. Son assistant est aussi vraiment
intéressant et très pédagogue.
Il y enseigne les différentes théories
des relations internationales, les relie entre
elles, les critique. Cours vivement conseillé.
Vous pourrez aussi choisir d'autres cours de
différentes orientations : bons cours d'économie,
cours de droit médiocres, cours d'urbanisme
et d'architecture sûrement intéressants
mais assez complexes, ou encore d'autres cours
de sciences politiques et de relations internationales.
Il faut bien réaliser ce que signifie
une fac privée en Amérique du Sud.
S'y retrouve la progéniture de l'élite
du pays, la plupart des parents travaillant dans
des banques étrangères ou appartenant
à la classe politique, et l'idéologie
y est clairement pro-libérale.
Les étudiants sont sympathiques et très
admiratifs de l'Europe, de la France en particulier,
vous n'aurez donc aucun mal à nouer contact,
surtout avec les garçons si vous êtes
une fille
Cependant, les sujets de conversation
dépassent rarement la sortie du samedi
soir, le gymnase et les "novios" (fiancés
officieux). Bien sûr, comme partout il est
possible de rencontrer des gens différents,
mais il s'agit ici avant tout d'un petit monde
sympathique très protégé
et fermé sur lui-même, ce qui peut
parfois mettre mal à l'aise quand on sait
que plus de la moitié des Argentins vivent
en dessous du seuil de pauvreté.
Ce décalage avec la réalité
m'a profondément gênée et
m'a poussée à changer d'université
au second semestre, tout comme deux autres élèves
de Sciences-Po en échange avec l'université
de Belgrano. Nous avons donc été
au second semestre à la fac publique de
Sciences sociales de Buenos Aires en tant qu'auditeurs
libres.
L'Universidad de Buenos Aires
(UBA)
L'UBA n'a absolument rien à voir avec
la di Tella. Sa population très hétéroclite,
sa situation économique, son idéologie,
mais aussi son organisation et ses infrastructures
en font un autre monde.
Les étudiants proviennent de milieux très
différents, certains n'ont pas les moyens
de se payer les photocopies demandées par
les professeurs alors que d'autres arrivent en
costume dans leur propre voiture. Mais la majorité
des étudiants représentent les classes
moyennes, c'est-à-dire l'un des groupes
les plus touchés par la crise. Cela change
radicalement l'ambiance de la fac par rapport
à celle de la di Tella, cette fois-ci bien
ancrée dans la réalité, dans
le quotidien des Argentins.
L'idéologie y est tout sauf ultra-libérale.
Dans la fac de sciences sociales ( celle qui bouge
le plus et dont dépend la carrière
sciences politiques), les étudiants sont
très engagés à gauche : Le
Che est leur idole et ils militent avec beaucoup
d'ardeur contre le FMI. Passer dans un couloir
de cette fac, c'est recevoir 5 tracts à
la minute, esquiver trois étudiants en
train de peindre des slogans sur les murs, toucher
avec sa tête les multiples affiches qui
pendent du plafond, et
c'est plutôt
vivant.
Et contrairement à ce que l'on pourrait
penser, les cours sont très bien donnés.
Parfois les professeurs sont les mêmes qu'à
la di Tella, et d'une manière générale,
ils le font parce qu'ils en ont réellement
envie. En effet, plus de 40 % des professeurs
ne sont pas payés (le gouvernement fait
des économies sur le budget de l'éducation,
entre autres), et leurs assistants (des élèves
plus avancés) le font totalement bénévolement.
Leur motivation est donc moins financière
qu'idéologique : formés par la UBA,
c'est un peu un "juste retour" qu'ils
lui doivent ou pensent que l'éducation
est un des éléments importants pour
sortir de la crise.
Et lors des multiples grèves, la plupart
des professeurs font quand même cours, dans
un café ou une place publique, sauf lorsque
les transports s'y mettent aussi et bloquent toute
la ville.
Les cours de la UBA sont donc quantitativement
et qualitativement tout à fait satisfaisants.
Toutefois, il faut bien avoir à l'esprit
que c'est une fac PUBLIQUE. Elle dispose donc
de très peu de moyens. Les infrastructures
n'ont rien à voir avec celles de la di
Tella : les murs ne sont même pas peints,
les salles de classe sont très sommaires,
il n'y a pas de chauffage en hiver (ça
m'est arrivé de devoir prendre des notes
avec des gants
), pas d'eau chaude ni de
savon dans les toilettes, c'est plutôt sale,
les gens fument en cours et jettent leurs mégots
au sol, et le personnel administratif est très
bureaucratique et peu disponible. Mais bon, ça
fait partie du décor
et les professeurs
sont en général très conciliants
et les étudiants prêts à vous
aider.
Cours suivis :
- Ciudadanía, derechos humanos y género
: on y évoque des sujets tels que le
féminisme, la légitimité
des droits de l'homme et leur fonctionnement,
le multiculturalisme, la parité,
On y étudie aussi des lois et des projets
de lois argentins sur le droit à la santé,
l'équivalent du PACS, les droits économiques,..
ce qui est vraiment très enrichissant,
et notamment au regard la situation argentine.
Toute la première partie du cours est donnée
par deux assistants à la pointe en leur
matière et vraiment intéressants,
vivants, qui mêlent souvent théorie
et exercices pratiques. Le professeur (femme)
apparaît dans la seconde partie du cours,
plus axée sur le féminisme. Vivement
conseillé.
- Transición, crísis y reforma
: cours de loin le plus intéressant : très
utile pour comprendre les difficultés actuelles
de l'Amérique latine. Il reprend l'histoire
surtout économique mais aussi politique
et sociale des grands pays d'Amérique latine
depuis l'après-guerre, et analyse d'une
manière vraiment très pédagogique
les phénomènes communs à
tous ces pays ainsi que leurs différences.
Cela permet une vision assez globale de la situation
du continent, tout en mettant en avant les spécificités
de chaque pays. Le cours termine sur les grands
débats actuels quant aux actions possibles
et à mener pour que l'Amérique latine
puisse relever la tête. Vraiment très
enrichissant, on comprend enfin le pourquoi du
comment de l'histoire un peu complexe d'un continent.
Pour chaque cours, les assistants préparent
un dossier de textes à lire, qui sont d'excellentes
références sur chaque thème,
en diversifiant à chaque fois les sources
(organisations internationales -banque Mondiale,
FMI
-, Politiques de tous bords, analystes
de toutes nationalités,
) Professeur
et thèmes très intéressants,
très vivement conseillé.
- Paz y derechos humanos : cours de Perez
Esquivel, prix Nobel de la paix en 1978. Cours
assez inégal, puisqu'il fait en fait intervenir
à chaque classe une personnalité
différente. Ce sont en général
des spécialistes sur une question abordant
les thèmes étudiés. Cela
peut être très théorique (sur
le droit international, etc.) comme très
vivant lorsqu'il invite par exemple les "folles
de la place de mai" à témoigner
(mères ayant perdu leurs enfants sous la
dictature). Se renseigner sur le programme, certains
cours sont des témoignages poignants, ou
des études très pointues sur certains
thèmes, d'autres se recoupent avec le cours
de Ciudadanía, derechos humanos y género
ou relèvent d'un registre vraiment trop
général.
Ces deux expériences ont été
tellement différentes pour moi qu'il m'est
difficile de les comparer. Je suis très
contente d'avoir pu étudier dans ces deux
universités, ces deux milieux, cette expérience
en Argentine n'en est que plus complète.
Toutefois, il est certain que ce semestre à
la UBA a été beaucoup plus riche
humainement, m'a permis de comprendre plus en
profondeur l'Argentine et toutes ses contradictions,
et m'a semblé beaucoup plus ouvert idéologiquement
(également en cours).
Marion du Crest
Contact : marioneta@lavache.com
|