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Reportages dans les universités : Argentine
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Di Tella vs UBA

 

Etudiante à Sciences Po Paris, Marion du Crest passe l'année 2001-2002 à Buenos Aires dans le cadre d'un accord d'échange avec l'Université di Tella. L'ambiance qu'elle découvre dans la prestigieuse institution privée l'incite à changer d'Université en cours d'année : elle choisit le public et passe son second semestre à l'Universidad de Buenos Aires (UBA) en tant qu'auditeur libre. Un parti pris argumenté.

 

L'université Torcuato di Tella


J'ai effectué tout le premier semestre de mon année d'échange à l'université privée Torcuato di Tella. C'est une petite université très reconnue à Buenos Aires, qui ressemble en fait plus à nos grandes écoles qu'à une fac française. En effet, elle sélectionne ses étudiants à l'entrée et même tout au long de leur scolarité, ce sont des classes le plus souvent à effectifs assez réduits, ce qui permet un contact facile et rapide avec les Argentins, et les professeurs sont d'un bon niveau, certains ont même enseigné à Sciences-Po en échange.
Son fonctionnement est calqué sur le modèle américain (système de crédits, semestrialisation des cours, etc.) et les infrastructures sont assez luxueuses : bon chauffage en hiver / ventilation en été, moquette dans les salles de classe, marbre dans les toilettes, œuvres d'art tous les 2 mètres dans les couloirs, bonne salle d'informatique…
Cela étant dit, les étudiants de Sciences-Po sont connus là-bas pour n'avoir aucune difficulté à briller lors des partiels, car si les Argentins sont assez vifs en cours, ils n'ont pas nos méthodes de travail et s'y prennent toujours au dernier moment…
De plus, les professeurs sont très ouverts aux étudiants étrangers, ils nous vouent même une certaine admiration, et c'est donc très improbable de ne pas avoir la moyenne à un examen.

Cours suivis :

- Topicos contemporáneos de la política latino americana : par Salvador Torcuato di Tella. Thèmes abordés très intéressants, il s'agit essentiellement d'une histoire comparée de l'évolution politique de plusieurs pays d'Amérique du Sud au XXe siècle.
Cependant, le cours n'est absolument pas structuré (seulement les tout premiers cours), et le professeur fait régulièrement des réflexions un peu extrémistes, voire racistes…

- Política y comunicación : par Perezotti. Cours qui consiste essentiellement en l'analyse de textes sur le sujet. Les textes sont très bien choisis, très intéressants, malheureusement l'analyse tourne vite à la paraphrase, et il devient alors un peu ennuyeux d'aller en cours pour écouter ce que l'on vient de lire…

- Teorías de las relaciones internacionales : par Roberto Russell. Très bon professeur, très reconnu en Argentine, il a commenté les évènements du 11 septembre à la télévision, etc. Il mène tout au long des cours une réflexion vraiment passionnante, cela demande un peu de travail (essentiellement des textes à lire) pour pouvoir suivre correctement. Son assistant est aussi vraiment intéressant et très pédagogue. Il y enseigne les différentes théories des relations internationales, les relie entre elles, les critique. Cours vivement conseillé.

Vous pourrez aussi choisir d'autres cours de différentes orientations : bons cours d'économie, cours de droit médiocres, cours d'urbanisme et d'architecture sûrement intéressants mais assez complexes, ou encore d'autres cours de sciences politiques et de relations internationales.

Il faut bien réaliser ce que signifie une fac privée en Amérique du Sud. S'y retrouve la progéniture de l'élite du pays, la plupart des parents travaillant dans des banques étrangères ou appartenant à la classe politique, et l'idéologie y est clairement pro-libérale.
Les étudiants sont sympathiques et très admiratifs de l'Europe, de la France en particulier, vous n'aurez donc aucun mal à nouer contact, surtout avec les garçons si vous êtes une fille… Cependant, les sujets de conversation dépassent rarement la sortie du samedi soir, le gymnase et les "novios" (fiancés officieux). Bien sûr, comme partout il est possible de rencontrer des gens différents, mais il s'agit ici avant tout d'un petit monde sympathique très protégé et fermé sur lui-même, ce qui peut parfois mettre mal à l'aise quand on sait que plus de la moitié des Argentins vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Ce décalage avec la réalité m'a profondément gênée et m'a poussée à changer d'université au second semestre, tout comme deux autres élèves de Sciences-Po en échange avec l'université de Belgrano. Nous avons donc été au second semestre à la fac publique de Sciences sociales de Buenos Aires en tant qu'auditeurs libres.

 

L'Universidad de Buenos Aires (UBA)

L'UBA n'a absolument rien à voir avec la di Tella. Sa population très hétéroclite, sa situation économique, son idéologie, mais aussi son organisation et ses infrastructures en font un autre monde.
Les étudiants proviennent de milieux très différents, certains n'ont pas les moyens de se payer les photocopies demandées par les professeurs alors que d'autres arrivent en costume dans leur propre voiture. Mais la majorité des étudiants représentent les classes moyennes, c'est-à-dire l'un des groupes les plus touchés par la crise. Cela change radicalement l'ambiance de la fac par rapport à celle de la di Tella, cette fois-ci bien ancrée dans la réalité, dans le quotidien des Argentins.
L'idéologie y est tout sauf ultra-libérale. Dans la fac de sciences sociales ( celle qui bouge le plus et dont dépend la carrière sciences politiques), les étudiants sont très engagés à gauche : Le Che est leur idole et ils militent avec beaucoup d'ardeur contre le FMI. Passer dans un couloir de cette fac, c'est recevoir 5 tracts à la minute, esquiver trois étudiants en train de peindre des slogans sur les murs, toucher avec sa tête les multiples affiches qui pendent du plafond, et… c'est plutôt vivant.

Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, les cours sont très bien donnés. Parfois les professeurs sont les mêmes qu'à la di Tella, et d'une manière générale, ils le font parce qu'ils en ont réellement envie. En effet, plus de 40 % des professeurs ne sont pas payés (le gouvernement fait des économies sur le budget de l'éducation, entre autres), et leurs assistants (des élèves plus avancés) le font totalement bénévolement. Leur motivation est donc moins financière qu'idéologique : formés par la UBA, c'est un peu un "juste retour" qu'ils lui doivent ou pensent que l'éducation est un des éléments importants pour sortir de la crise.
Et lors des multiples grèves, la plupart des professeurs font quand même cours, dans un café ou une place publique, sauf lorsque les transports s'y mettent aussi et bloquent toute la ville.
Les cours de la UBA sont donc quantitativement et qualitativement tout à fait satisfaisants.
Toutefois, il faut bien avoir à l'esprit que c'est une fac PUBLIQUE. Elle dispose donc de très peu de moyens. Les infrastructures n'ont rien à voir avec celles de la di Tella : les murs ne sont même pas peints, les salles de classe sont très sommaires, il n'y a pas de chauffage en hiver (ça m'est arrivé de devoir prendre des notes avec des gants…), pas d'eau chaude ni de savon dans les toilettes, c'est plutôt sale, les gens fument en cours et jettent leurs mégots au sol, et le personnel administratif est très bureaucratique et peu disponible. Mais bon, ça fait partie du décor… et les professeurs sont en général très conciliants et les étudiants prêts à vous aider.

Cours suivis :


- Ciudadanía, derechos humanos y género : on y évoque des sujets tels que le féminisme, la légitimité des droits de l'homme et leur fonctionnement, le multiculturalisme, la parité,… On y étudie aussi des lois et des projets de lois argentins sur le droit à la santé, l'équivalent du PACS, les droits économiques,.. ce qui est vraiment très enrichissant, et notamment au regard la situation argentine. Toute la première partie du cours est donnée par deux assistants à la pointe en leur matière et vraiment intéressants, vivants, qui mêlent souvent théorie et exercices pratiques. Le professeur (femme) apparaît dans la seconde partie du cours, plus axée sur le féminisme. Vivement conseillé.

- Transición, crísis y reforma : cours de loin le plus intéressant : très utile pour comprendre les difficultés actuelles de l'Amérique latine. Il reprend l'histoire surtout économique mais aussi politique et sociale des grands pays d'Amérique latine depuis l'après-guerre, et analyse d'une manière vraiment très pédagogique les phénomènes communs à tous ces pays ainsi que leurs différences. Cela permet une vision assez globale de la situation du continent, tout en mettant en avant les spécificités de chaque pays. Le cours termine sur les grands débats actuels quant aux actions possibles et à mener pour que l'Amérique latine puisse relever la tête. Vraiment très enrichissant, on comprend enfin le pourquoi du comment de l'histoire un peu complexe d'un continent.
Pour chaque cours, les assistants préparent un dossier de textes à lire, qui sont d'excellentes références sur chaque thème, en diversifiant à chaque fois les sources (organisations internationales -banque Mondiale, FMI…-, Politiques de tous bords, analystes de toutes nationalités,…) Professeur et thèmes très intéressants, très vivement conseillé.

- Paz y derechos humanos : cours de Perez Esquivel, prix Nobel de la paix en 1978. Cours assez inégal, puisqu'il fait en fait intervenir à chaque classe une personnalité différente. Ce sont en général des spécialistes sur une question abordant les thèmes étudiés. Cela peut être très théorique (sur le droit international, etc.) comme très vivant lorsqu'il invite par exemple les "folles de la place de mai" à témoigner (mères ayant perdu leurs enfants sous la dictature). Se renseigner sur le programme, certains cours sont des témoignages poignants, ou des études très pointues sur certains thèmes, d'autres se recoupent avec le cours de Ciudadanía, derechos humanos y género ou relèvent d'un registre vraiment trop général.

Ces deux expériences ont été tellement différentes pour moi qu'il m'est difficile de les comparer. Je suis très contente d'avoir pu étudier dans ces deux universités, ces deux milieux, cette expérience en Argentine n'en est que plus complète.
Toutefois, il est certain que ce semestre à la UBA a été beaucoup plus riche humainement, m'a permis de comprendre plus en profondeur l'Argentine et toutes ses contradictions, et m'a semblé beaucoup plus ouvert idéologiquement (également en cours).

Marion du Crest


Contact : marioneta@lavache.com

 

 

 
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